13 Mars 2013   ::    Alain Delorme    ::   Alain Delorme

C'est de l'excès qu'Alain Delorme nourrit ses intriguantes photographies. Exagérant les proportions, les attitudes ou les détails marquants, il use avec discernement de la retouche numérique pour forcer le trait et faire parler les images. Ses modèles, petites filles dérangeantes ou porteurs chinois surchargés, s'exposent dans un cadre artificiel où le réel travesti fascine et inquiéte à la fois. En partenariat avec le festival bayeusain "Les Photosensibles", Le Radar présente deux séries de clichés dont les Little dolls qui lui ont valu le prix Arcimboldo pour la création numérique en 2007.

 

Moue boudeuse ou ingénue, immenses yeux fardés, regard enjôleur, tout est surfait dans ces Little Dolls. Exhibées derrière d'appétissants gâteaux, les pimpantes fillettes posent sans saisir l'admiration trouble dont elles font l'objet. Dailleurs c'est le sourire forcé qu'elles se prêtent au jeu des apparences, sorte de figure imposée de la séduction dont seuls les adultes maitrisent les codes. Sous la palette graphique d'Alain Delorme cette extrême féminisation les change en inquiétant stéréotype. Provocantes poupées à idolâtrer ! Pourtant ceux qui soumettent volontairement ces enfants au diktat du beau, et par suite au regard corrupteur, ne sont autres que leur exigeant entourage. Dès lors la fête devient l'alibi d'une quête de perfection qui s'évalue à l'aune de la beauté de la photographie, elle-même devenue le baromètre de l'intensité du bonheur familial. La formule est simple : petite fille parfaite + cliché réussi = vie idéale. Puisque la promotion de soi passe désormais par l'image, l'artiste en souligne ici l'artifice. Lorsqu'elle montre son désarroi, la demoiselle peu docile est rappelée à l'ordre par des mains coercitives promptes à lui dicter son attitude. Nourrie du credo "tu seras la plus belle" au besoin à l'aide de la chirurgie esthétique, suite logique à laquelle s'assimile la retouche numérique, et sinon il restera toujours la photo-souvenir. Fatalement, les Little Dolls sont les icônes rêvées d'une société du paraître qui vénére jeunesse et beauté.

 

A chacun son fardeau et en la matière les petits porteurs chinois de la série Totems sont loin d'être lésés. Cocasses tout en faisant illusion, les scènes de rues provoquent le sourire avant de mettre en question leur plausibilité. Serait-il possible qu'au train de l'industrialisation les charges démesurées de ces travailleurs deviennent une réalité? Si oui, les plus cyniques ont le droit de s'interroger : le vélo va-t-il tenir le coup? L'image très retouchée théâtralise pourtant l'action, faisant office d'écran rassurant par son aspect factice et parodique. Jouer sur la vraisemblance permet ainsi d'éveiller en douceur les consciences quant aux excès du libéralisme tandis que l'artiste en distille une critique jubilatoire sous des abords faussement naïfs. D'abord la scène séduit, puis le doute suit. L'oeil se satisfait des couleurs saturées, de la sereine géométrie de l'architecture, de la composition bien ordonnée, de la même manière que pour les biens standardisés de consommation avant de sourciller. Toutefois l'impitoyable logique de croissance s'applique ici aussi : consommez plus, Alain Delorme retouchera moins !

C.P


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